… Ou la rencontre entre deux hommes d’exception !

Il y a peu, un grand Monsieur de la langue française qui disait « qu’un écrivain ne doit pas mourir en même temps qu’une star » nous a quitté. Jean d’Ormesson, dont la mort précède d’environ 24 heures celle de Johnny Hallyday, faisait partie d’une génération d’hommes qu’on avait plaisir à écouter tant il était attachant et instruit.

L’académicien qui occupait le fauteuil 12, depuis 1973 n’a jamais craint de heurter la bien-pensance hexagonale en faisant l’éloge de l’Islam et de la civilisation musulmane : « L’islam est une grande religion qui a marqué l’histoire des hommes » ; « La civilisation musulmane est à l’origine de quelques-unes des plus belles réalisations du génie humain. Daesh déshonore cette grandeur de l’islam. (…) Chez nous et ailleurs, les musulmans en masse sont les premiers à condamner Daech. Il faut les remercier, les respecter, les soutenir. (…) Je me refuse à rendre l’islam responsable de Daesh ».

Ces quelques mots justes sur l’islam, publiés dans le Figaro en décembre 2014, lui vaudront entre six à dix lettres sur la centaine qu’il recevait de lettres par jour, lui reprochant « d’être vendu à l’islam ». Il n’avait pas pour autant changer d’avis sur cette belle religion : « J’ai toujours considéré Daesh comme une abomination, mais je me refuse à rendre l’islam responsable. Si l’islam a une responsabilité, c’est qu’il sert de vecteur au terrorisme. Mais ces terroristes font des victimes chez les juifs, chez les chrétiens et chez les musulmans. (…) On m’envoie tous les jours les sourates censées ternir la belle image de l’islam que j’aurais fallacieusement véhiculée. Naturellement, il y a des gens détestables parmi les musulmans. Mais vous croyez qu’il n’y a pas eu des gens abominables parmi les chrétiens ? ».

En janvier 2016, Jean d’Ormesson dans un entretien enregistré pour la chaine Public Sénat dira également : « (…) Je vais me faire incendier (mais) L’islam n’est pas représenté à l’Académie[1]. Il serait normal qu’elle soit représentée. Je pense que ça se fera. Il faut laisser un peu de temps. L’Académie est une vieille dame qui a beaucoup de mal à accueillir de nouveaux jeunes gens (…) Il y a un grand nombre de Français musulmans. Je crois que ce serait équitable, souhaitable, je serais heureux qu’il y ait un représentant de l’islam ».

Est-ce sa rencontre avec Najm-oud-Dine Bammate, une des grandes figures de l’islam contemporain, un de ses véritables et authentiques « représentant de l’islam » qui lui donnera une perception juste de l’islam… Voici ce qu’a écrit Jean d’Ormesson à propos de Najm-oud-Dine Bammate dans la préface du livre « L’Islam et l’Occident. Dialogues[2] »

« Il n’y a qu’un mot pour dépeindre Najm-oud-Dine Bammate : il était éblouissant. Tous ceux qui l’ont rencontré, ne fût-ce qu’une fois, ont été sous le charme de son savoir et de son talent. Je l’ai connu à l’UNESCO où il s’occupait du projet Orient-Occident et où il a dirigé successivement la Division de philosophie et sciences humaines et le Département de la culture avant de devenir le conseiller spécial du sous-directeur général pour la culture et la communication et je l’ai aimé.

Il savait tout. Sur l’islam, bien entendu, et sur le Coran, sur les mosquées, sur l’arabesque, sur Avicenne ou sur le ramadan, mais aussi sur Spinoza ou sur Hegel, sur les littératures française ou anglaise, sur le roman policier ou sur le cinéma. Il parlait toutes les langues[3] et je l’ai vu et entendu plus d’une fois soulever l’enthousiasme d’un public qui ne savait rien de lui.

Il était si brillant qu’un certain scepticisme habitait d’abord ceux qui ne le connaissaient pas. Et puis, peu à peu, le savoir et la foi perçaient sous la facilité de parole et il emportait l’adhésion de ceux qui l’écoutaient. Il était le meilleur et le plus fidèle des amis. Pour tous ceux qui sont attachés au savoir, aux choses de l’esprit et au rapprochement entre Orient et Occident, sa mort est une perte cruelle.

J’espérais toujours qu’il écrirait le grand livre qu’attendaient de lui tous ses admirateurs. La mort nous l’a enlevé.

Je suis heureux de voir réunis quelques-uns de ses écrits. Chacun y trouvera des aliments substantiels pour une féconde réflexion. Ils ne remplaceront pas la présence réelle d’un homme au charisme exceptionnel. Mais ils donneront une idée de la place qu’a tenue dans notre temps Najm-oud-Dine Bammate.

C’était un homme de légende. Que son ombre trouve ici l’expression d’une affection et d’une admiration qui ne se sont jamais démenties. »

Najm-oud-Dine Bammate dont les interventions contribuèrent à répandre une conception élevée de l’islam provoquait l’admiration des non-musulmans et un sentiment de fierté chez beaucoup de musulmans. Il nous quittera prématurément le 15 janvier 1985. Un site internet : http://bammate.fr a collecté et mit à disposition un grand nombre de ses interventions.

 

[1] Assia Djebar a occupé le fauteuil 5 de l’Académie française de 2005 à 2015.

[2] Publications de certaines des conférences de Najm-oud-Dine Bammate éditées par l’UNESCO en 2000.

[3] Il avait plus ou moins la maitrise d’une quinzaine de langues.

Crédit photo : Getty/Frédéric Souloy