Article écrit par Evelyne G. résumant le contenu de la conférence organisée vendredi 23 novembre 2018 à la médiathèque J.L. BARRAULT par l’association « Etudes et Partages ». A cette occasion, Laurent MUCCHIELLI directeur de recherche au CNRS et professeur de sociologie à l’Université de Provence a pu s’exprimer sur le thème : « Entre nationalisme et multiculturalisme, comment bien vivre ensemble ? ».

L’ensemble des clichés et des idées reçues, l’état d’esprit nationaliste, le questionnement permanent concernant l’identité nationale, les cultures, les religions ou encore les polémiques autour des réfugiés occupent l’espace public et préoccupent les politiques, les journaux, les émissions de radios comme celles de télévision ou encore Internet.

La peur collective envers les migrants incite les États à se renfermer sur eux-mêmes et à céder de plus en plus de place au populisme, au nationalisme et à l’extrême droite. Il serait grand temps de prendre ses distances avec ces discours formatés, répétés et relayés sans cesse dans le débat politico-médiatique, toujours sous la même forme, avec un vocabulaire redondant et des expressions stéréotypées.

Il est nécessaire de réfléchir davantage, de faire preuve de libre arbitre et de raisonner enfin à partir de la redécouverte des mythes anciens bienveillants envers les étrangers.

De même, les études historiques, sociologiques, philosophiques ou même littéraires s’interrogent et retracent la complexité protéiforme de la création d’une nation, d’un état, d’un pays ou encore de l’Europe, de l’Occident, de tout autre continent… Aucune société ne peut se replier sur soi, s’isoler du monde en refermant ses frontières sous prétexte de « ne pouvoir accueillir tout le malheur et la misère du monde ».

Longtemps, la France a été considérée comme une terre d’accueil, respectueuse des valeurs humanitaires et de l’enjeu moral, politique et historique concernant le sort des réfugiés ou des migrants.

Actuellement, ce n’est plus le cas et on peut le déplorer quelques soient les raisons ! Les notions d’asile et de protection des étrangers s’estompent et perdent peu à peu leurs lettres de noblesse. Et un mot significatif : « l’autre », qui vient d’ailleurs, cristallise une inquiétude de plus en plus envahissante, une menace irrationnelle pour les natifs envers leur confort individuel en protégeant avec égoïsme : culture, religion, coutumes, identité, emploi alors que l’étranger représente une minorité en détresse, fuyant la guerre, la torture, la misère ou les perturbations climatiques…

Or, contrairement aux fausses représentations qui circulent, rappelons ici que la France est un pays d’immigration depuis des millénaires avec de multiples et importants déplacements de population qui ont modifié à la fois la démographie et l’histoire d’un peuple. Selon l’INSEE, 7,5 millions de français, soit 11%, sont nés en France avec au moins un parent ou bien issus de deux immigrés que l’on peut dénombrer ainsi : 45% d’Européens, 31% de Maghrébins, 11% de Subsahariens, 7% d’Asiatiques, 4% d’Américains et le reste concernant l’Océanie. Ainsi, la France se caractérise essentiellement par ces métissages !

Très vite, ces étrangers se sont intégrés ou assimilés à la nation et parfois même, encore plus rapidement en contractant des mariages mixtes. Ces mélanges, ces coexistences ethniques et ces échanges entre peuples se sont souvent avérés fort enrichissants pour la société. Par ailleurs, celle-ci doit s’efforcer d’accorder et de garantir des droits aux étrangers en leur offrant accueil, asile et protection au nom de notre démocratie, ce qui, évidemment, renforce nos valeurs et nos principes républicains.

En ce sens, l’Humanité est considérée comme unie et indivisible, par conséquent la France a le devoir d’assurer l’égalité devant la loi de tous les citoyens sur l’ensemble de son territoire. Le 20 novembre 2002, le journal « Libération » a publié les vrais chiffres de l’immigration en France pour contrecarrer et remettre en question les idées reçues. On constate que la part migratoire reste constante et faible sur le territoire depuis les années 1970. Contrairement à certains préjugés, le solde de l’État français est insignifiant concernant la population immigrée. En 2000, lors du recensement, la France abritait 4,3 millions d’étrangers dont plus d’un tiers a acquis la nationalité française.  

Nous pouvons retracer l’histoire de ces mouvements migratoires en France en se limitant essentiellement au XXème siècle. Tout d’abord, les Juifs d’Europe centrale fuyaient les persécutions, puis, dès 1915, les Arméniens comme les Kurdes voulaient échapper aux massacres turcs. En 1920, les Russes cherchaient un refuge contre la révolution communiste. Un demi-million d’Espagnols furent chassés par le franquisme et la guerre des années 1930. Plus tard, la misère qui sévissait dans leur pays, oblige la plupart des Italiens du Sud et des Polonais à rejoindre la France. Par la suite, vers 1950, les Portugais espéraient aussi de meilleures conditions de vie, en s’exilant.

Lors de la décolonisation des années 1960, les Maghrébins, ainsi que les populations de l’Afrique occidentale rejoignent l’État français. En 1970, ce sont les réfugiés de l’Amérique Latine qui veulent échapper aux dictatures. Dans les années 80, une vague d’immigration asiatique déferle également dans notre pays en raison des guerres sanglantes. Enfin, les victimes des combats inter-ethniques dans l’ex-Yougoslavie ont été accueillies également sur le sol français. La liste n’est pas exhaustive car bien d’autres étrangers se sont trouvés dans l’obligation de fuir leur pays pour des raisons diverses.

Par conséquent, tous ces réfugiés du vingtième siècle font la France d’aujourd’hui avec ses multiples richesses et diversités grâce à ce multiculturalisme.

Notre mémoire est sélective, peu fidèle ou amnésique envers les flux migratoires en général et les étrangers, en particulier. En effet, par le passé, la France a souvent encouragé et organisé l’immigration pour une question de main-d’œuvre, dont elle avait grand besoin sur le plan économique. De nombreux habitants des colonies françaises sont arrivés pour travailler dans les mines de charbon du Nord. Il en est de même pour les départements d’Outre mer dont le transfert de population martiniquaise, guadeloupéenne et réunionnaise a été fortement favorisé.

Toutefois, l’accueil de ces migrants ne s’est pas effectué sans heurt  lors  de la confrontation des différences raciales, culturelles ou religieuses, avec certaines suspicions fondées sur la non conformité et le rejet de ces étrangers, parfois même en raison du racisme, toutefois minoritaire selon les études réalisées.

Certains mythes ont tendance à subsister encore de nos jours. On peut noter ceux qui ont longtemps stigmatisé l’Amérique lors de sa conquête par les colons européens. Souvent, ce nouveau continent a été considéré et représenté comme une nature vierge et déserte alors que l’espace était déjà habité par les Indiens ou les Incas qui furent exterminés par la suite. De même, cette idéologie américaine a persisté longtemps, concernant ses états, « Eldorado » de tous les possibles pour y faire fortune rapidement, avec à la clef, richesse, bonheur, reconnaissance et célébrité, soi-disant accessibles au plus grand nombre.

Nombreux sont ceux qui sont revenus déçus, bredouilles et sans ressources… Or, la réalité est bien différente avec une mobilité sociale fort limitée et restreinte. Ainsi, les enfants d’ouvriers n’échappent que rarement à leur milieu et à leur classe sociale.

En France, l’idéologie nationaliste continue de divulguer le grand mythe « des Gaulois, nos ancêtres » comme une vérité historique, transmise aux générations des jeunes lecteurs de B.D. « Astérix le Gaulois », qui rappelle naïvement l’origine de la nation, derrière laquelle se dresse un seul peuple, uni, en lutte contre les Romains.

C’est le mythe de l’origine unique ! Dans les faits, l’histoire entremêle : guerres entre les populations, invasions successives, colonisations dévastatrices et également, des frontières qui ne cessent de bouger. Ainsi, Nice fut rattachée au Piémont italien en 1814 ou encore, l’Alsace arrachée à la France par l’Allemagne en 1871.

A cela , s’ajoute la panoplie du « parfait français » lourdement chargée de symboles nationaux tel que le drapeau tricolore, la Marseillaise, le vin, le saucisson ou le béret associé à la baguette de pain. Encore de nos jours, c’est l’imagerie, la représentation bien naïve qui circule parmi les touristes et les pays étrangers.

Or, la France est constituée de multiples identités, revendiquées par de nombreuses régions que ce soient les Basques, les Bretons ou les Corses… Par ailleurs, les populations rurales ont longtemps maintenu, divulgué et entretenu les langues régionales pour se démarquer, en remettant au goût du jour leurs spécificités territoriales et leurs traditions.

Malgré ces particularités, la France veut donner l’image d’une nation unie. C’est pourquoi les principes de la République inscrits au fronton des mairies « liberté, égalité, fraternité » nous invitent à croire et à espérer que les droits de chaque citoyen sont respectés dans notre pays. De même, à l’école, la charte de la laïcité est affichée dans chaque classe, afin de faire partager aux élèves les valeurs de la République indivisible, laïque, démocratique et sociale.

On peut se demander si les établissements scolaires assurent encore l’égalité de l’ensemble des enfants scolarisés, en ce qui concerne l’accès aux connaissances, les moyens mis en œuvre pour garantir un savoir, forger une culture et donner un bagage identique, commun à tous  pour exercer  par la suite un métier épanouissant. Mythe, aveuglement ou réalité ?

Par ailleurs, les enseignements sont laïques et s’adressent au plus grand nombre, quelles que soient les convictions personnelles, politiques ou religieuses. « Aucun sujet n’est à priori exclu du questionnement scientifique et pédagogique ». En ce sens, nul ne peut contester un programme comme la reproduction humaine en S.V.T. (Sciences de la Vie et de la Terre) de ou remettre en question la création ou l’évolution du monde, enseignée dans les diverses disciplines. De même, aucun élève n’a le droit de refuser de pratiquer des sports comme la piscine pour des raisons personnelles, autres que médicales.

Dans les établissements scolaires publics, le port de signes ou tenues qui déterminent une appartenance religieuse est interdit afin d’éviter tout prosélytisme. Toutefois, à propos du foulard porté par les jeunes filles scolarisées, on a tendance à confondre fond et forme.

La laïcité concerne-t-elle aussi la façon de s’habiller alors que l’uniforme n’est pas prescrit au sein des écoles ? Cette conception de la tenue vestimentaire pourrait à nouveau s’expliquer et se justifier par le vieux mythe français qui revendique « une seule origine » pour tout un peuple donc, la tendance à « l’uniformisation ». Il est important de revendiquer encore et toujours la liberté de penser, d’exercer un libre arbitre, de pratiquer ses traditions tout en posant aussi des limites : celles du respect d’autrui…

Lors de la commémoration de la Grande Guerre 14-18, les médias ont enfin rappelé que de nombreux étrangers ont pris les armes et sont morts pour défendre leur patrie d’adoption. Reconnaissance un peu tardive de l’engagement et de la participation des soldats étrangers à l’édification de la France. Aujourd’hui, un Français sur quatre est d’origine étrangère par ses grands-parents. Ces migrations peuvent être considérées comme positives et souvent avantageuses pour le pays d’accueil grâce à la croissance démographique et au ralentissement de son vieillissement par l’arrivée d’une jeunesse féconde. Alors, pourquoi les immigrés de culture différente sont-ils fréquemment mal intégrés et difficilement acceptés ?

Les étrangers sont victimes de discriminations par les Français nés sur le territoire : c’est l’obstacle principal à l’intégration ! Vivre ensemble, quelle que soit sa religion, son origine, ses convictions ou sa couleur de peau : c’est ce qui fonde la République. Respecter le droit de chacun, de chaque être humain : c’est ce qui fonde la démocratie. Le peuple français s’est constitué à partir d’un ensemble d’héritages, d’une multitude d’origines, d’une diversité de mœurs et de traditions qui mêlent à la fois nationalités, religions, croyances, convictions philosophiques ou politiques. C’est le respect de la différence de l’autre qui vient enrichir, étoffer notre identité et notre personnalité.

En cela, restons vigilant et tentons de combattre l’uniformisation et le nivellement d’une société unique : avec universalisation de la pensée, des activités et des comportements. Méfions nous des règles normatives imposées par l’économie, le commerce ou la mondialisation qui dictent ses principes avec force sur le consommateur naïf et soumis. En effet, de plus en plus de citoyens, et en particulier les plus jeunes agissent à l’identique, sans faire preuve d’esprit critique en se comportant « comme un seul homme » : s’habillant uniformément en choisissant les grandes marques de référence, écoutant tous la même musique ou la plupart se délectent de « la malbouffe » et se laissant influencer aussi par des discours extrémistes, radicalisés et dangereux pour soi et les autres.

Ainsi, nationalisme et déviations sont tout autant à proscrire pour mieux vivre en adéquation avec sa véritable personnalité et individualité, en coopération et en bonne harmonie parmi les concitoyens au sein de la société. Pour bien vivre ensemble, il est parfois nécessaire de faire certaines concessions et d’accepter quelques compromis. Formule pertinente : « ouverture de l’esprit et du cœur envers les autres » ! On peut tout autant rajouter : respect, solidarité, entraide entre tous, afin de mieux vivre ensemble et, par là même, de bien vivre « ensemblement » !

Sur la photo : à droite, Laurent MUCCHIELLI