Le mercredi matin, il y a les cris envahissants de la marmaille et ceux de la voisine qui essayent de rivaliser peinant à faire entendre les besoins du petit-déjeuner : « Trois baguettes et un litre de lait. Non ! Pas le rouge, le bleu, le demi-écrémé ! ». Pas de nouvelles têtes ni au pied des immeubles et ni à l’horizon mais toujours à la même heure et souvent de bonne-heure, le défilé des sacs à provisions devant l’entrée de l’épicerie sociale.

Une chaîne humaine, silencieuse, les yeux rivés sur le bitume, regards posés sur rien. Quelques sourires timides qui osent l’aventure de la sociabilité, qui marquent la politesse mais qui dissimulent difficilement la gêne. Ce sont nos mères, nos sœurs ou nos épouses qui prennent place dans la file d’attente, adossées au mur pour soulager la fatigue des chevilles. Elles vont bénéficier de ce que d’autres peuvent s’acheter. A part cela, rien de bien nouveau sous la poussière du quartier.

Ah si, nos propriétaires en titre de cages d’escalier ! Eux, pour l’instant, ils sont absents mais on ne s’assoit pas là où ils prendront racine. Ceux-là, ils ne parlent pas, ils crient, ils sifflent. On les voit, on les connait bien mais on les évite. Ils entreront en scène et l’occuperont après le sandwitch de 15h30.

Pourtant, une agitation inhabituelle ne va pas tarder à s’installer. Ailleurs, on y réfléchit, on la planifie, on l’organise. Ce sera la fête de quartier !

Des animations en tous genres, des structures gonflables, des bars à sirop, des pièces de théâtre et des spectacles de danse, de grands saladiers de chips et de cacahuètes grillées, des fontaines de jus de fruit et de « gazouz ». Seront célébrés l’Aïd el Kébir et Noël réunis.

Là où il n’y avait rien, il y aura tout. Profusion et réjouissances prendront leurs aises sur le terrain vague d’à côté.

Makrouts, cornes de gazelles, thé à la menthe, plats de fête et du Maghreb seront ainsi disposés puis offerts à des invités de marque, à ces notables locaux que nous approchons une fois l’an à l’occasion de ces rassemblements festifs.

Nous ne les voyons que rarement. Ils sont là-haut perchés dans leurs bureaux. C’est par l’entremise de leurs secrétariats que nous réussissons de temps en temps à nous hisser jusqu’à eux et à entrer en contact. Mais l’élection approche…

La sale terre sur des souliers minutieusement vernis, la tonne de sympathie à devoir déployer, des bras gardés grands ouverts et des mains restées tendues disposées à en serrer par centaine. Des joues à contenter de cette bise institutionnelle si indispensable pour croire engrangée sympathie et rallié corps électoral.

Tout cela n’effraie en rien les potentiels candidats ! Bien au contraire, le jeu en vaut tellement la chandelle. C’est le passage obligé pour semer ici la promesse d’un appartement, là celle d’un boulot de cantonnier et espérer s’asseoir sur le trône municipal !

Et pour décrocher le gros lot, la proximité, l’écoute, la considération sans faille, la réactivité, le sens aigu des responsabilités, le sérieux du bilan et ses ronds-points fleuris à temps seront à faire valoir et dans les discours promptement convoqués.

Sans compter la cohorte des courtisans qui, pour le prix du paquet de chips et celui de cacahuètes abandonnés sur le buffet, seront prêts à faire des courbettes et leur promotion. Des ambitieuses et des ambitieux sans grande compétence qui de surcroît offriront gracieusement de leur temps et de leur argent jusqu’à brader leur honneur et leur bulletin de vote pour l’obtention d’un ridicule strapontin.

Qu’il n’en soit plus ainsi ! De fête de quartier en fête de quartier, qu’aucune de ces fêtes ne leur soient acquises comme terrain conquis. A ces élus que vous n’avez plus revus depuis… trois, quatre années, ne vous vendez plus pour une poignée de cacahuètes. Soyez à la hauteur des enjeux qui vous tiennent à la gorge.

Demain, quelque-soit l’élection, votre bulletin de vote vous servira à construire le seul et vrai rapport de force qui permettra à vos mères, à vos sœurs ou à vos épouses de ne plus se sentir humiliées tous les mercredis, en bas de chez elles, aux portes de l’épicerie sociale et solidaire du quartier.

Demain, les langues de ces politiques tourneront cent fois et même mil fois dans leurs bouches avant de vous promettre. Ils ne vous mépriseront plus et ne s’adresseront plus à vous comme à des quantités négligeables mais comme à des puissants. Ils prendront ainsi toutes les précautions possibles pour ne plus vous froisser et risquer alors la sanction électorale.

Vos difficultés du quotidien seront dûment considérées, vos revendications entendues. Vos nuits plus calmes, vos environnements immédiats plus verts et mieux entretenus, vos parkings mieux éclairés et plus sûrs, etc…

Vous serez respectés. Vous découvrirez la dignité. Vous serez droits. Vous serez forts !